La conjonction d’un événement climatique significatif aux origines magmatiques, de la peste noire, et d’une guerre épuisante constitua immanquablement un cocktail tragique pour les populations et la société médiévale de l’Ouest européen.
Pas un territoire d’Europe qui ne soit atteint. La communauté du Petit Cîteaux et celle de la Cour Dieu près d’Orléans, sont touchées. Les hauts murs de la grande clôture n’y peuvent rien. Les moines circulent. Tous les jours, les gens travaillant à différentes taches arrivent à l’abbaye.
Les origines du mal produisent toutes sortes de spéculations. Pour ne rien arranger, dès 1348, la rumeur – l’intoxication par la peur, dirions-nous aujourd’hui – accuse les juifs d’empoisonner les puits. Il en résultera des dizaines de milliers de morts supplémentaires.
Qui sait alors que la précédente pandémie partant de la Syrie a ravagé au VIIIe siècle tout l’ouest du pourtour méditerranéen.
La population en sortira exsangue et le siècle qui suivra en pansera lentement les plaies, mais le siècle suivant, dit de Renaissance, sera aussi celui des guerres entre catholiques et protestants avec les violences extrêmes que l’on sait et son cortège de destruction. Le petit Cîteaux n’y échappera pas.
L’engouement social des XIIe et XIIIe siècles pour la communauté du Petit Cîteaux s’effondre. Nous sommes loin de l’esprit animant la jeune communauté de Cîteaux, tel que rapporté dans le Petit Exorde ou Exordium Parvum, datant de 1119, et ayant très probablement comme principal rédacteur Étienne Harding. En voici un court extrait :
« Les frères de Cîteaux lisent la Règle de saint Benoît et le livre qui raconte sa vie. Mais ils constatent que le maître des moines n’a pas possédé de droits sur des églises ou sur des autels ; il n’a pas demandé des taxes sur les dons qu’on offre à Dieu; il n’a pas été propriétaire de fours et de moulins pour vendre à des clients; il n’a possédé ni grandes exploitations agricoles ni paysans. »
Le contexte interne et externe a considérablement changé. L’état de disette est partout endémique pendant cette longue période troublée. Pour autant, autour de cette forêt de Silvalonga, la communauté demeure réputée pour sa générosité à des lieues à la ronde. L’abbaye de l’Aumône mérite son nom. Chaque jour, on se presse à l’entrée de la Grande clôture pour bénéficier d’un peu de pain ou d’une hospitalité temporaire.
Au sortir de ces décennies douloureuses, ien n’est plus comme avant, les repères sont plus flous et les rapports humains se durcissent. La communauté du Petit Cîteaux en sort affaiblie et diminuée, à la fois moralement et en nombre. On imagine le choc devant une abbatiale et un cloître sérieusement endommagés par les guerriers. Une partie de ce magnifique édifice faisant leur fierté et celle des locaux est partie en ruine et en fumée. Reconstruire semble bien avoir été au-dessus des forces et des capacités de la communauté.
L’élan a été brisé pour les causes externes évoquées plus haut, mais ce ne sont pas les seules. Les facteurs internes pèsent lourd dans ce bilan. Les moines, victimes de leur succès, ne perçoivent pas ou ne veulent percevoir où les ont entraînés ces accumulations de richesses foncières, immobilières et financières. Ils sont en nombre restreint, probablement moins de la moitié de ce qu’ils étaient avant 1348. Mais si leur patrimoine foncier et immobilier considérable est quasi intact, le nombre de chartes signées par l’abbaye à partir du XIVe siècle est un signe qui ne trompe pas : 3 actes au 14e s., 10 au 15e s., 4 au 16e s. et 3 au 17e s.. Ce n’est pas un cas isolé. Ce recul est constaté presque partout sur l’ensemble du territoire.
Ces donations faites antérieurement à l’abbaye à titre d’aumône, ces ventes mêmes dans des conditions fort avantageuses pour les moines, comme exécutées par les donateurs pour solde de tout compte, comme la reconnaissance d’un grand mérite permettant d’accéder sans trop d’encombres au Salut éternel, ont perverti autant le donneur que le receveur. Une perversion certes douce, mais telle un poison à effet lent, il n’est autre qu’un mal pénétrant en profondeur.
Pourtant, l’ordre de Cîteaux était né de cette volonté clairement exprimée d’échapper à ces dérives possibles clairement identifiées. Cette volonté avait été longtemps répétée lors des grands chapitres : l’écueil de la richesse était autrement redoutable que celui de la pauvreté assumée des premiers temps. Le grand chapitre à Cîteaux de 1191 avait pourtant décidé que tous les achats d’immeubles seraient proscrits. Une prohibition confirmée en 1215, probablement parce que la précédente n’avait pas été suivie d’effet. Mais, ce sera la dernière fois que l’on évoquera cette question. Et de toute manière, comme on l’observe au Petit Cîteaux, le mal vient massivement, non pas des achats, mais de l’acceptation massive de ventes déguisées en dons sous de multiples formes.
Peu à peu, la règle est détournée : donation d’un cinquième et vente du solde ; donation, mais cadeau en nature sous diverses formes, voire même versement d’argent à un parent proche. Devant tant de créativité pour éviter la règle, elle finit par être de fait abolie.
On comprend également que pareilles richesses entraînent les moines dans le trou noir de la paperasserie et de la comptabilité. Il fallait gérer le corollaire de tous ces actes juridiques, chacun ayant son histoire, ses dessous relationnels, ses règles et les conflits inévitables qui souvent en résultaient. Un système où l’on se noie, alors qu’on perd de vue la vocation du moine et l’esprit même des premiers temps.
Ainsi, le pouvoir religieux sur les profanes s’exprimant par la crainte apocalyptique des feux de l’Enfer va-t-il bien au-delà d’une vision du monde et d’une morale. S’il soumet peuple et élites, chez les moines, il stimule insidieusement et par effet boomerang des élans naturels vers la possession et le pouvoir qui en résulte.
À la fin du XVe siècle, alors que les plaies n’étaient pas encore totalement cicatrisées, tout semblait mûr pour de nouveaux coups de butoirs affectant les communautés cisterciennes.
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