Le Petit Cîteaux

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Sept siècles cisterciens

‍Un monastère est une sorte de cité interdite à la plupart des profanes. Ici, cette cité couvre l’ensemble de la clairière. Entouré d’un mur et d’entrées protégées, un regard panoramique ne découvrira qu’une forêt protectrice et garante autant de sérénité que de distanciation. 

‍Simulation  de la clairière défrichée, hors aménagements

‍La clairière, un siècle de chantier

‍Une sorte de cité interdite

‍Le choix de la vie cistercienne, c’est la mise en pratique collective d’un principe de caractère constitutif : ora et labora, prière et travail. Par travail, il faut entendre autant le travail intellectuel que le travail manuel. Et pour le plein accomplissement de ce principe et de la Règle monastique cistercienne en général, le périmètre de la grande clôture – lieu privatif par excellence –, est l’espace protégé et privilégié où tout est conçu jusqu’au moindre détail dans ce seul but.

‍Une abbaye est un lieu d’enfermement volontaire ; un enfermement relatif, car les occasions de contacts avec le monde profane sont pourtant multiples, tout particulièrement pour son abbé et son prieur.

‍Au Petit Cîteaux, la frontière entre clairière et forêt, matérialisée par un mur infranchissable et une fosse à loup, dessine naturellement l’espace abbatial. Il s’agit d’une clairière de grande taille : environ dix-neuf hectares. Globalement, sa forme s’inscrit dans un cercle. Autrement dit, un cercle de cinq-cents mètres de diamètre. La présence au XXIe siècle des ruines du mur d’enceinte atteste que le tracé de cette frontière n’a pas bougé depuis les premiers temps des moines.

‍On l’a vu dans un chapitre précédent, la topographie a facilité l’implantation du monastère et son orientation spatiale s’en déduisait. L’abbatiale et son cloître sont placés quasiment au centre.

‍Les grands aménagements 

‍Comment imaginer les tout premiers temps ? Nous savons que la mission est double : installer une communauté et servir de plateforme de transit pour les moines provenant de Cîteaux (Bourgogne) et destinés à de nouvelles colonies cisterciennes en Berry, Bretagne et Grande-Bretagne. On sait que cette démarche démarre moins de dix ans après l’arrivée des premiers moines dans cette clairière. On sait également que ces premiers moines ne manquent ni de moyens ni de soutiens au niveau du comté, tant du côté de l’aristocratie que du clergé.   

‍Le plus rapidement possible, il leur faut aménager le site pour le rendre vivable et hospitalier. Les premières constructions (lieu de culte, logement, réfectoire, hôtellerie, cuisines, etc.) sont donc en bois ; une matière première immédiatement disponible. Il faut creuser dans la clairière au moins un puits et un étang dans la petite vallée au sud-est pour abreuver les diverses populations d’animaux domestiques.

‍Étienne Harding, ne ménagera pas son soutien, notamment en moyens humains et financiers. Il faut se procurer des matériaux, des outils, des vivres et embaucher de la main-d’œuvre qualifiée la plus diverse. Époque de forte croissance économique autant que démographique, on dit volontiers que le pays est un immense chantier. Maîtres compagnons et tâcherons (pierre, bois, forge, etc.) sont très demandés sans parler des maîtres d’œuvre ou des artisans que l’on s’arrache.

‍Nous ne disposons d’aucune source nous permettant de connaître la durée de cette période pionnière “bois”. Pour autant, des manifestations de soutien à la communauté s’égrainent. Le 18 février 1136, une bulle du pape Innocent II accorde au Petit-Cîteaux l’exemption de dîmes pour tous les biens de l’abbaye, qu’ils soient à titre de libéralités des princes, des évêques, d’aumônes des fidèles ou aux titres acquis à l’avenir. En 1136, les cinq filles du Petit-Cîteaux se mettent en place, donnant rapidement trente-six nouvelles abbayes. En 1142, nous avons cette charte de Thibaud le Grand, renouvelant son soutien et entendant que sa donation soit pérenne. Il ne le ferait pas s’il s’avérait que la communauté vivota. 

‍Du bois à la pierre

‍On peut alors imaginer que ce serait durant cette période, au mitan du XIIe siècle, que les moines s’attacheront à passer progressivement les bâtiments du bois à la pierre, à commencer par l’abbatiale. 

‍Elles s’inscriraient dans la logique de cette nouvelle colonie et dans l’histoire même de la Maison mère ; la première abbatiale serait levée, dont la taille ne dépasserait pas celle d’une grande chapelle, puis le cloître et des bâtiments annexes. Bien évidemment, les bases du réseau hydraulique se devaient d’être en place dans la clôture ; une partie de ce réseau passe en effet sous certains bâtiments.

‍La communauté avait alors acquis une carrière de pierres au lieu-dit La Chappe, près de Vendôme ; propriété indirectement confirmée par une lettre de mars 1271, de Raginald, abbé de Vendôme (bénédictins). Ce dernier reconnait que l’abbé Daniel de l'Aumône lui a permis de se fournir en pierres dans leur carrière de la Chappe pour construire l’abbatiale de son monastère, et qu’il ne prétend pas avoir le moindre droit sur cette carrière et ne fera aucun dommage. 

‍C’est aussi durant cette période que l’allée neuve (aujourd’hui allée de la Brosse) est créée en forêt, de même qu’une porterie pour y accéder. Auparavant, la porterie principale était située à l’opposé, du côté de la Croix rouge. Cette nouvelle voie facilitait sans doute l’accès à un mode de transport essentiellement fluvial pour convoyer les pierres depuis Vendôme.

‍Ce temps est un temps laborieux de mise en place et de structuration du site, un temps où l’on note que le périmètre d’influence de la communauté s’élargit, mais où les donations sont encore modestes ; les principaux soutiens proviennent de la Maison mère et des princes, notamment le comte de Blois et le comte de Châteaudun. 

‍Quelques donations indiquent que ces premiers contingents de moines sont acceptés par les seigneurs locaux. L’enracinement dans le paysage local est progressif. Les aménagements dans la clôture ou hors les murs se poursuivent. Sans doute la communauté recrute-t-elle maintenant des moines et des convers dans l’environnement de ce comté. 

‍Combien de temps la communauté vécut-elle dans cette première abbaye en dur ? Était-elle une construction romane, ou comprenait-elle déjà des éléments d’architecture de type gothique ? Impossible de répondre à ces questions. Par contre, nous savons qu’au début du XIIIe siècle, le monastère fait peau neuve et adopte le style gothique. C’est ce qui nous conduit donc à l’hypothèse évoquée plus haut de l’existence intermédiaire d’un monastère plus modeste, en partant du principe qu’il semble difficilement imaginable que la communauté ait vécu durant un gros siècle dans des bâtiments en bois. 

‍Déconstruire, puis rebâtir plus grand

‍En 1188, Thibaud V (comte de Blois - 1151-1191) confirmera la charte de 1142 signée par son père Thibaud le Grand. Il en sera de même en 1198 par Louis Ier (comte de Blois - 1191-1205) et son fils, Thibaud VI (comte de Blois - 1205-1219) la confirma à son tour en 1218. Son successeur, Jean de Chatillon, comte de Blois, la confirmera à nouveau par une charte du datée du 24 avril 1263.

‍C’est probablement vers la fin du XIIe siècle, peut-être du temps de Thibaud V (le comte de Blois décède en 1191), que germe le projet d’un nouveau monastère en lieu et place du précédent. Les moines s’engagent alors pour de longues années de préparation et de travaux. Déconstruire et rebâtir est une opération complexe et qui prend nécessairement du temps, car la communauté doit pouvoir assurer la continuité de ses offices religieux et de ses activités temporelles. La croissance de la communauté, son ancrage et son prestige s’inscrivant dans une période très favorable, les soutiens ne manqueront pas dans les décennies qui vont suivre. 

‍Sous les comtes de Blois (LouisIer – 1191-1205, et son fils Thibaud VI – 1205-1219) de précieuses donations sont enregistrées dans des chartes au profit du Petit Cîteaux. De 1190 à 1222, ce seront 145 chartes de donations (connues) qui seront paraphées. De 1223 à 1250, ce seront 28 chartes supplémentaires. 

‍Cette mobilisation de l’aristocratie locale démontre son attachement à cette implantation cistercienne et sa volonté de contribuer à son rayonnement en ne ménageant aucun moyen.

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