Le Petit Cîteaux

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Sept siècles cisterciens

‍Au cœur d’une clairière de 19 hectares naît le « Petit Cîteaux », fille directe de l’abbaye de Cîteaux. Son implantation en forêt de Silvalonga s’inscrit dans l’essor fulgurant de l’ordre cistercien et dans un réseau seigneurial et familial d’ampleur anglo-normande et champenoise.

‍Par © Sémhur/Wikimedia Commons, C

‍Contexte de la fondation

‍Une clairière devenue “Cîteaux” : topographie et identité

‍L’abbaye s’établit dans une vaste clairière d’environ 19 hectares, rapidement ceinte d’un haut mur et de fosses à loups côté forêt, afin d’assurer la protection de la communauté. Nous sommes au début du XIIe siècle, dans un contexte de croissance démographique soutenue. Si l’alimentation s’améliore globalement, la pauvreté demeure structurelle. Le Petit Cîteaux acquiert ainsi la réputation de distribuer quotidiennement du pain aux indigents se présentant à la chapelle, adossée à la clôture.

‍Sur les cartes de l’Institut National Géographique (IGN), la carte Cassini (fin XVIIIe s.) ou celles de vos mobiles, cette clairière porte le nom de Cîteaux. La partie de forêt qui la cerne est désignée dès le XIXe s. par l’administration centrale comme “Forêt domaniale de Cîteaux”. Si vous consultez le site internet de l’ONF, vous serez peut-être troublé d’être face à deux lieux portant ce nom. Ce n’est pas une erreur. Il y a bien en France deux lieux géographiquement dénommés Cîteaux. Celui situé à moins de cinq lieues de la Loire hérite de ce nom, car l’abbaye qui s’y était installée fut la “fille” du grand Cîteaux édifiée en Bourgogne non loin de Nuit-Saint-Georges à la toute fin du XIe s. La genèse de cette histoire singulière du Petit Cîteaux débute donc au tout début du XIIe s. à une soixantaine de lieues à l’est (environ trois cents kilomètres). 

‍L’essor cistercien : réforme et expansion rapide

‍En cette fin du XIe siècle, des moines dissidents de l’Ordre bénédictin contestent ses dérives – corruption des corps et des esprits – et souhaitent revenir à une vie monastique plus conforme à la Règle de Benoît de Nursie, l’un des grands penseurs du monachisme au nord de la Méditerranée. 

‍Dans cette période bouillonnante, Dom Robert, abbé bénédictin du monastère de Molesme, est de ceux-là. Avec quelques moines (dont Étienne Harding), il quitte son abbaye et s’installe sur des terres ingrates sur lesquelles l’abbaye de Cîteaux émergera. La date retenue pour le début de l’épopée cistercienne est 1098. 

‍Nous ne rentrerons pas dans les détails de ces débuts de l’Ordre cistercien, forcément complexes, que nous ne pouvons ici qu’effleurer et qui est l’objet de recherches académiques approfondies. Retenons que durant les deux décennies qui séparent la fondation de Cîteaux de celle du Petit Cîteaux, sept abbayes seront déjà issues directement de l’abbaye mère à l’initiative de son troisième abbé, Étienne Harding (1059-†1134) ; d’abord prieur de Cîteaux, il fut désigné comme abbé par le chapitre en 1108 ; abbatiat de 1108 à 1133.

‍Selon la chronologie officielle de l’Ordre cistercien, les sept abbayes, directement crées par Cîteaux, et précédant le Petit Cîteaux, sont les suivantes: La Ferté 1113, Pontigny 1114, Clairvaux 1115, Morimond 1115, Preuilly 1118, Bonnevaux 1119, La Cour Dieu 1119.

‍Le Petit Cîteaux constitue la huitième fondation directe. Avec quatre de ses aînées et la maison-mère, il contribuera à l’essaimage spectaculaire de l’ordre aux XIIe et XIIIe siècles : plus de deux mille monastères de cisterciens et de cisterciennes verront le jour en Europe, selon un système de filiations en mode capillaire.

‍Fait notable : les premières fondations se concentrent dans un périmètre proche de la Bourgogne. L’implantation ligérienne marque une rupture géographique stratégique. Elle ouvre un axe occidental, vers la Loire, la Bretagne et outre-Manche.

‍Une stratégie d’implantation soutenue par un réseau princier

‍Thibaud IV est le fils d'Étienne II et d'Adèle de Normandie. Étienne II sera tué en croisade à la bataille de Ramla en 1102. Adèle, son épouse est la fille de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie et roi d'Angleterre depuis 1066 et décédé en 1087)), et de Mathilde de Flandre († 1083). Dans un premier temps, Thibaud IV gère le comté de Blois avec sa mère Adèle ; en 1120, elle se retire au couvent de Marcigny († 1137). 

‍Le frère d'Adèle, Henri Ier Beauclerc, donc l'un des oncles de Thibaud IV, succède à Guillaume le Conquérant et règne sur l'Angleterre de 1100 à 1135. Thibaud sera pressenti pour succéder à Henri à la couronne d’Angleterre, mais ce sera son frère, Étienne, connu sous le nom d'Étienne de Blois, qui occupera ce trône jusqu’à sa mort en 1154.

‍Ce lien anglo-normand n'est probablement pas anodin pour comprendre l’action outre-Manche du Petit Cîteaux. En effet, l’abbé de Cîteaux, Étienne Harding, est né dans le comté du Dorset à Meriot (côtes sud de l’Angleterre). Était-il d’origine anglo-normande ? Nous n’avons trouvé aucune source qui le démontrerait. Il entre à l'abbaye voisine de Sherborne, la quitte quelques années plus tard pour l’Écosse, puis se rend à Paris pour étudier. De là, il part en pèlerinage à Rome. C’est à son retour, qu’il se fixe à Molesmes, où l'abbé Robert aspire et imagine un renouveau de la vie monastique, alors qu’il reproche à son ordre – les bénédictins – de ne pas appliquer rigoureusement la Règle de Saint-Benoît. Et c’est en 1098 qu’Étienne Harding fait partie du petit groupe des fondateurs de Cîteaux. Il y demeure, malgré les lourdes difficultés des premières années, difficultés accrues par l’absence de moyens, de soutien et de recrutement. En 1108, Albéric, l'abbé de Cîteaux, meurt et Étienne Harding, alors prieur, lui succède.

‍Le Petit Cîteaux sera le point de départ d’une quarantaine de fondations cisterciennes en Angleterre, en Bretagne et en Berry — toutes au XIIe siècle.

‍Mais le facteur généalogique n’est pas le seul  à avoir favorisé la destinée singulière du comte Thibaud IV. En effet, la fondation autour de 1120 d'une abbaye cistercienne entre Chartres et Blois dans cette immense forêt (dénommée Silvalonga à l’époque) est aussi la marque du lien fort entre Thibaud IV et un autre oncle pour accompagner le développement de l'Ordre cistercien. 

‍Car Thibaud IV de Blois est décidément né sous une très bonne étoile. Il est en effet le neveu d'Hugues Ier, comte de Champagne. Depuis 1093, celui-ci est à la tête de ce riche territoire, à partir duquel la Foire de Troyes rayonne comme un carrefour économique important pour les échanges sur l’ouest du continent. 

‍De 1104 à 1107, Hugues Ier fait un premier séjour en Palestine. En août 1114, il y retourne en accompagnant son vassal Hugues de Payns, qui n’est autre que le futur fondateur et grand maître de l'ordre du Temple. De retour en Champagne en 1116, il s’active pour aider au financement de l’abbaye de Clairvaux qui a été mise en chantier depuis l’année précédente. Hugues Ier est un proche d’Étienne Harding, ce dernier étant son aîné d’une quinzaine d’années. Il aide aussi Bernard de Fontaine, dit de Clairvaux, qui n’a que 26 ans en 1116. 

‍Il faut savoir que les liens familiaux entre le comte de Blois et celui de Champagne sont anciens. On peut imaginer qu’Hugues Ier facilite le contact entre Harding et son neveu Thibaud IV de Blois, dans le but d’accomplir l’implantation d’une première fondation loin à l’ouest de Cîteaux. Mais, Harding aurait pu également faire jouer ses contacts avec les princes anglo-normands.


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