Le nombre de moines de chœur à cette période faste des débuts du XIIe au mitan du XIVe siècle culmine vers l’an 1200 à soixante-dix, sans pouvoir être plus précis.
Si l’on s’en tient à des moyennes observées dans d’autres abbayes cisterciennes, nous aurions au plus fort de cette période une communauté (moines de chœur et convers) de l’ordre de 150 à 200 religieux. Est-ce réaliste?
Plusieurs éléments nous inclinent à aller dans ce sens.
Le fait que la communauté monastique essaime avant même le dixième anniversaire de sa fondation est évidemment l’indicateur d’une dynamique favorablement enclenchée et donnant des résultats. D’après le Thesaurus novus anecdotorum (1717), une abbaye cistercienne ne pouvait essaimer que si elle comprenait une soixantaine de moines de chœur. On peut modérer cet argument en faisant valoir que des moines de Cîteaux pouvaient transiter en nombre par le Petit Cîteaux, sans y séjourner bien longtemps ; la maison-mère, attirant de nombreux candidats à la vie monastique, étant en forte expansion.
Si la communauté du Petit Cîteaux prend de l’ampleur, c’est aussi le résultat d’une emprise foncière et immobilière qui s’étend. Il s’agit de donations et d’acquisitions de terres, de métairie et d’autres biens immobiliers. Le pic est atteint entre la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle. Une dynamique forte est en marche entre le poids et l’influence croissants de la communauté et le soutien apporté par les seigneurs locaux. Les sources disponibles indiquent des donations nombreuses et importantes, s’amplifiant au cours de cette période ; les terres à cette époque constituaient la valeur primordiale de la société médiévale.
Les moines exploitent non seulement leur bois, pratiquent la pisciculture, mais cultivent terres et vignes, entretiennent des basses-cours et élèvent des animaux de trait et de monte. Ces granges, gérées par des frères convers, sont de grandes fermes impliquant un important personnel non religieux.
Elles produisent des céréales et exploitent des moulins. Transformé en pain, le froment est la base de l’alimentation des moines. Le pain est aussi l’essentiel de l’aumône distribuée aux indigents. Quant au surplus de grain, transformé ou non en farine, il est commercialisé, constituant une source de revenu supplémentaire.
Le dernier élément confortant l’idée que nous avons là une communauté cistercienne en pleine expansion, concerne la taille des bâtiments. Ainsi en est-il des dimensions de l’abbatiale édifiée durant cette période : elle peut accueillir aisément plus d’une centaine de religieux. Idem pour l’hôtellerie, laissant penser que le Petit Cîteaux était un lieu fréquenté par des abbés, prieurs et moines d’autres monastères en déplacement. Sur le plan géographique, on comprend que le Petit Cîteaux constituait une étape bien placée entre Cîteaux et la Bretagne ou la Grande-Bretagne.
En moins d’une décennie, de 1128 à 1136, le Petit Cîteaux crée à son tour cinq filles :
• Waverley en 1128 en Angleterre ;
• Le Landais en 1129 ;
• Bégard en 1129 en Bretagne (aujourd’hui Côtes-d’Armor) ;
• Tintern en 1131 en Angleterre ;
• Langonnet en 1136 en Bretagne (aujourd’hui dans le Morbihan).
Observons aussi que quatre de ces filles sont créées du vivant d’Harding. La cinquième est créée deux ans après son décès, mais l’on sait que les tractations et les implantations tests démarrent généralement bien avant cette date “officielle” dite de “fondation”.
Ces filles se développant, elles créent à leur tour des petites-filles et démontrent le rôle clé d’un Petit Cîteaux s’étoffant rapidement et maîtrisant ses descendances. À chaque fois, c’est un départ de treize moines expérimentés, et probablement plus quand il s’agit de conforter la nouvelle fondation et d’assurer les liaisons (voir chapitre filiation).
Ainsi, la vie monastique au Petit Cîteaux se déroule-t-elle au rythme séquencé du rituel “ora et labora” (prière et travail). Au fil des décennies, une activité agroforestière et piscicole en croissance, un afflux des donations et la fonction singulière de relais pour des moines de Cîteaux transitant dans le cadre de son extension vers de nouveaux points d’ancrage, sans oublier le recrutement de moines ou convers provenant du territoire, esquissent une abbaye gérant avec succès son implantation en terre ligérienne.
Mais pour combien de temps ?
L’ancrage de l’abbaye se consolide de décennie en décennie. Les donations affluent. La communauté s’étoffe. Très rapidement, elle essaimera selon trois directions. Un projet de nouveau monastère germe. Tout va pour le mieux.
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