Le XVIe siècle sera celui qui déterminera le destin de l’abbaye. La guerre civile, la commende (abordée au chapitre suivant) et finalement la perte d’influence de la communauté auprès de l’aristocratie locale, impriment ce temps. L’énergie manquant, les circonstances entraîneront alors les moines dans une spirale descendante irréversible.
De part et d’autre de la Maison conventuelle construite à partir de 1701, nous observons les toits des deux anciennes hôtelleries.
En arrière plan, la tour ruinée de l’abbatiale gothique.
Le XVIe siècle vient à peine de débuter, qu’un nouveau fléau se manifeste : l’opposition toujours plus violente entre partisans de la réforme luthérienne-calviniste, et défenseurs de l’Église romaine.
Dans l’environnement du Petit Cîteaux, les petits nobles choisissent leur camp au gré des alliances et des circonstances. Le ton monte. Les factions s’arment. La violence se répand autour de l’abbaye.
Dans le royaume, l’odeur des bûchers envahira les places publiques. Étienne Dolet, écrivain, poète et éditeur, finit pendu, puis brûlé avec ses ouvrages place Maubert à Paris. Son ami François Rabelais échappera aux flammes à plusieurs reprises grâce à son protecteur Jean du Bellay, derrière lequel se profile l’ombre de François 1er, qui apprécie l’auteur iconoclaste ; Rabelais, originaire de Touraine, ancien moine, médecin, diplomate ; plantureux monument de notre patrimoine littéraire qui évoquait la Beauce dans le Gargantua avec l’humour décapant qu’on lui connaît et qui avait pu s’abriter au Petit Cîteaux lorsque les flammes s’approchèrent trop près de lui.
Évoquons aussi l’immense poète que fut Clément Marot qui, après avoir été jeté au cachot de nombreuses fois, devra la vie sauve à l’exil… Les événements sanglants se précipitent dans la deuxième moitié du XVIe siècle. Un siècle paradoxal, non seulement par le renouveau des arts et l’officialisation du français, mais peut-être surtout le siècle où l’on prend la mesure de la découverte d’un autre monde par delà l’Atlantique ; découverte totalement inattendue à la fin du siècle précédent. Montaigne sera l’un de ceux qui en auront le mieux mesuré les conséquences. D’ailleurs, son ami Étienne de la Boétie songe sérieusement à s’y exiler, notamment après le massacre de Vassy en mars 1562. Une guerre civile qui divisa le pays, les familles et l’ordre religieux établi. Un fléau ponctué de sang, de flammes et de larmes.
La situation est alors des plus confuse. Vers 1560, l’abbaye est bientôt occupée par une soldatesque du parti huguenot. Les moines doivent fuir et se cacher. Ils ont le temps de confier leurs documents les plus précieux (chartes, titres de propriété, bulles, etc.) à Jacques de Varennes, seigneur de Chevrigny. Pourtant partisan de la Réforme, ce dernier cachera ces lourdes liasses durant une dizaine d’années. Mais pendant ce temps, l’abbaye est mise à sac. Pour remercier Varennes, la communauté et le nouvel abbé commendataire Antoine Bochetel, par une charte du 19 juin 1571, lui céda à titre de bail pour quatre-vingt-dix-neuf ans l’importante métairie d’Arembert (le Rimbert) — une donation de Thibault IV avait fait aux moines au début du XIIe siècle.
Le chaos fut tel qu’on peut considérer avec le recul que ce long affrontement se traduira pour le pays par une rupture idéologique profonde. Au sortir de ce siècle tourmenté, l’Église en ressort déstabilisée, même si elle semble l’avoir emporté. Inexorablement, la société se transforme. Le socle rural, sur lequel reposait l’alliance de l’aristocratie et de l’Église, s’amoindrit. Les cités montent en puissance, les manufactures installent un paysage pré-industriel, la noblesse ne tardera pas à se soumettre à un monarque autocrate s’appuyant sur un appareil d’État toujours plus puissant. Mais pour combien de temps ?
L’abbaye du Petit Cîteaux, quant à elle, ne s’en remettra jamais. Au siècle suivant, malgré les tentatives d’un retour à la Règle primitive, ces scénarios échouèrent à redonner le souffle qui semblait s’être épuisé. Ce qui était envisageable quatre siècles plus tôt, ne pouvait plus être compris par un pays dont l’élite intellectuelle bouillonnait d’idées nouvelles et ne pouvait ignorer la première révolution anglaise qui se déroula outre-Manche de 1642 à 1651 sous le règne de Charles Ier. Une révolution qui eut pour conséquence l’exécution du monarque en 1649, l’abolition de la monarchie et la République de Cromwell. Une révolution qui déboucha au final sur une monarchie constitutionnelle. Un séisme de forte magnitude pour les institutions politiques en Europe, qui pourtant voulurent l’ignorer.
L’abbaye gothique du Petit Cîteaux avait souffert de tels dommages que plus les années passaient, plus il devenait risqué d’y pénétrer. La communauté subit à la fois les effets des ponctions des abbés commendataires, de la baisse de ses effectifs et de la forte diminution de son influence auprès de la petite noblesse. Faute d’entretien et de restauration en profondeur, l’église et une partie du cloître se dégradent au fil du temps.
Il est d’ailleurs symptomatique que les procès se multiplient. Des familles de donataires tentent de reprendre possession de terres ou de maisons que leurs aïeux lointains avaient cédées aux moines en d’autres temps. En général, la communauté a gain de cause, mais il est manifeste que son autorité morale est affaiblie. Ces procès que l’on fait à des intouchables qui ne le sont plus vraiment traduisent la relation nouvelle entre les moines et leur environnement. L’argent manque cruellement et la dynamique s’étiole. On estime le nombre de moines profès à moins d’une trentaine – ils étaient soixante-dix deux siècles plus tôt –, soit une communauté sur une pente déclinante.
La fragilité des bâtiments s’accroissant, les moines décident alors d’installer l’église dans le réfectoire du cloître ; un vaste bâtiment qui avait peu souffert et dont les hauteurs de voute étaient adaptées aux solennités des offices ponctuant les journées.
La bénédiction de ce nouveau lieu de prière se déroulera le 17octobre 1664 (un retable de style baroque y sera installé ; il sera remonté après la Révolution à l’église de Viévy). Quant à l’aile nord-est du cloître (comprenant notamment la salle du chapitre et le dortoir des moines à l’étage), elle s’avère de moins en moins fréquentable. Elle fut rasée et la construction d’un logis conventuel en lieu et place sera entreprise à partir de 1701.
Dès lors, le Petit Cîteaux chancelle dangereusement. La communauté, témoin de ses propres défaillances, minée autant de l’extérieur que de l’intérieur, a juste assez de force pour tenter vaille que vaille de se maintenir. Dans le chapitre suivant, nous la suivrons, parcourant ces dernières décennies ponctuées encore de quelques tristes étapes. Un déroulé nous montrant l’état humain et temporel d’un projet né dans l’enthousiasme et qui se clôt dans l’indifférence de fidèles qui ont beaucoup changé.
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