Le Petit Cîteaux

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Sept siècles cisterciens

‍La rupture fut consommée, lorsque les quelques moines encore présents se dispersèrent. Aucune violence. Le dépeçage put commencer. Il ne fut pas pour autant immédiat. Les hésitations des acteurs et les moyens à mobiliser demandaient du temps. On put alors mesurer combien la communauté monastique s’était éloignée des populations locales, tant ce pillage ne rencontra guère d’obstacle.

‍Carte d’état-major éditée entre 1820 et 1860


‍Colombier du monastère transformé en bergerie, puis détruit dans les années  1970


‍Etat de l’Hôtellerie initiale au moment de sa vente en 1964

‍La grande braderie

‍1790 : fermeture définitive de l’abbaye

‍Dans les semaines qui suivirent l’adoption le 13 février 1790 du décret, l’injonction de quitter leur monastère parvint à l’abbé commendataire (M.Pierre-Joseph de Crémeaux d’Entragues) et au prieur (Dom Marcel Guillaume de Maublanc). Liberté fut donnée aux moines de se retirer en France, où bon leur semblerait, et d’emporter avec eux leurs vêtements et quelques meubles garnissant leur cellule. À la suite de quoi, on apposa les scellés sur ce qui restait sur place, dont les mobiliers de l’église et de la sacristie du Petit Cîteaux. 

‍La cloche, les vases sacrés, le linge, les ornements sacerdotaux et généralement tout ce qui servait au culte furent rapidement transférés au Directoire du District de Mer ; tous ces biens étant promis à conversion en monnaie pour les “besoins de l’État”. Tout ce que contenait la bibliothèque (plusieurs milliers de livres, le chartrier et les archives diverses) fut transféré à Mer, puis plus tard à Blois. Ainsi se clôturèrent près de sept siècles de présence cistercienne dans cette belle clairière.

‍L’heure de l’hallali

‍Une nouvelle page s’ouvrit sous les coups des piolets des démolisseurs et des gredins. À l’heure de l’hallali, le signal fut ainsi donné de la curée. À l’intérieur comme à l’extérieur de la grande clôture, pratiquement tout fut dépecé, que ce soit des maisons, les terres et, bien entendu, le monastère.

‍Les arpents de forêt de l’abbaye furent placés sous la responsabilité des Eaux et forêts. Cet espace fut globalement préservé comme Forêt domaniale. Il est géré aujourd’hui par l’Office Nationale de la Forêt et porte le nom de “Forêt de Cîteaux”. 

‍L’État – en pleine recomposition, mais encore pour un temps sous régime monarchique –, en tant que nouveau propriétaire, organisa la vente des biens qu’il ne souhaitait pas conserver.

‍La grange de Pommereau et ses étangs furent mis en vente, de même que celle du Rimbert, comprenant, outre les terres, trente-quatre hectares de forêt.

‍Quant au domaine du monastère sis dans la clairière, durant un quart de siècle, il passa de main en main selon le récapitulatif suivant que nous résumons :

‍— Le 11 juin 1791, M. Nicolas Peiffer, propriétaire à Paris, remporte l’adjudication organisée par l’administration du district de Mer ;

‍— Le 9 janvier 1792, soit sept mois plus tard, M. Peiffer revend le tout à M.Jacques-Denis Antoine, ex-architecte, membre de l’Institut national et de la société des sciences, lettres et arts de Paris.

‍— Le 2 juillet 1803, onze ans plus tard, les héritiers de M.Antoine vendent l’ensemble à M. Walckiers Garnarage pour son épouse Juliette Tavernier Boulongne ; devenue veuve, cette dernière devient marquise d’Hautpoul par un second mariage.

‍— Le 24 octobre 1817, quatorze ans plus tard, elle vend le domaine à M. Urbain Rocher, propriétaire et greffier du tribunal civil de première instance de La Flèche (Sarthe) ; le contrat est signé devant Me Etienne Malbran, notaire à Cour-Cheverny, arrondissement de Blois (Loir-et-Cher). 

‍M. Rocher démembra le domaine et le vendit à diverses personnes sous la direction et les conseils de Maître Malbran, qui préside sur les lieux à ce dépeçage. 

‍Une nouvelle ère s’ouvre pour le lieu

‍Six cent soixante-dix ans de présence cistercienne dans cette clairière s’achevèrent donc sous la Restauration par le feu des fours à chaux comme si l’on eut souhaité faire table rase du lieu pour en effacer toute mémoire, mais il ne s’agissait que de viles spéculations et d’enrichissement facile…

‍L’acte de démolition est daté du 20 août 1818 ; il s’agit d’un long descriptif des lieux et des tâches à accomplir afin de mettre à raz le sol, le monastère gothique – du moins ce qu’il en restait, dont la magnifique abbatiale et son minaret placé à l’entrée –, les ailes sud-ouest et nord-est du cloître, le réfectoire-chapelle, la chapelle des aumônes, et ce qui était nommé “maison abbatiale”, qui n’était autre que les anciennes écuries de l’abbaye. Les hauts murs de la Grande et Petite clôture disparurent également par le jeu des barres à mine ; il y avait là de quoi construire une petite ville. Pourtant, une partie des pierres passa dans le four à chaux installé non loin de la Maison conventuelle bâtie moins d’un siècle plus tôt. Seuls les plus beaux éléments taillés non endommagés (chapiteaux, colonnes, etc.) furent mis de côté, puis vendus et dispersés.

‍La chasse à l’art “barbare” se propage

‍Ces pratiques n’étaient pas nouvelles et propres à cette période post-révolutionnaire. Ayons à l’esprit, que dès le courant du XVIe siècle, on rase régulièrement de magnifiques édifices civils ou religieux au prétexte que l’architecture médiévale est qualifiée de “barbare”. Au XVIIIe siècle, et jusqu’au début du XIXe siècle, toute une littérature est publiée pour convaincre les contemporains qu’il faut oublier cet étrange gothique, et revenir au classique. Une interprétation caricaturale de l’Âge classique romain et gallo-romain.

‍Dans la préface du Tome I du célèbre livre Le Tableau de Paris publié en 1781 par Louis-Sébastien Mercier, nous trouvons ce commentaire bien dans l’air du temps : 

‍« Malgré nos vœux ardents pour que ce qui est encore barbare se métamorphose & s’épure […], succède au long déluge de tant d’erreurs, cette ville tient encore à toutes les idées basses & rétrécies que les siècles d’ignorance ont amenées. Elle ne peut s’en dégager tout à coup, parce qu’elle est fondue, pour ainsi dire, avec ses scories. » 

‍Pour autant, dans cette première moitié du XIXe siècle, le romantisme s’inspire des ruines qui peignent nos villes et nos campagnes. L’idée même de patrimoine monumental est tout à fait étrangère à cet épanchement nostalgique. Le fait patrimonial se révélera plus tard, notamment grâce à Prosper Mérimée et à l’architecte Viollet-Le-Duc, qui œuvreront concrètement à remettre debout tout ce qui pouvait encore l’être ou à le mettre en valeur. Mais bien évidemment, ce qui a disparu l’est pour toujours.

‍Et le Petit Cîteaux devint Cîteaux 

‍Au Petit Cîteaux, la clairière se nomme maintenant tout simplement Cîteaux. Les terres ont été vendues et revendues. L’activité est agricole. La forêt de Cîteaux est exploitée sous la responsabilité de l’État. Sur le terrassement de pierres à l’emplacement de l’abbatiale, une famille d’agriculteurs bâtit une longère. Elle apparaît la première fois sur une carte éditée entre 1820 et 1860 par l’état-major. Une modeste bergerie sera construite à la fin de ce siècle non loin d’une petite pièce d’eau creusée par les moines. Le moulin est définitivement rasé. Le colombier, lui, le sera dans les années 1970, alors qu’il était pourtant restaurable. L’hôtellerie initiale et la nouvelle, et les bâtiments agricoles attenants à cette dernière ont été épargnés des destructions. Des fermiers s’y succèdent. Ils vendent dans les années 1960 la première hôtellerie, qu’ils avaient utilisée comme étable et grange. Et dans les années 1980, ils cèdent la seconde hôtellerie et les bâtis agricoles attenants. Peu entretenues jusqu’alors, les toitures pouvaient à bref délai mettre en péril les bâtisses. Les nouveaux propriétaires feront les travaux…

‍La clairière et la forêt environnante sont de nos jours des lieux paisibles, propres aux déambulations, randonnées, et autres flâneries. Un refuge pour la riche faune qui habite les lieux. De multiples espèces d’oiseaux et d’insectes y cohabitent, ce qui contraste fortement avec les vastes plaines toutes proches où l’inventaire est aisé, puisqu’une seule main suffit pour en dénombrer.

‍Quant à l’empreinte fantomatique de l’abbaye, elle demeure ancrée dans les mémoires locales. Tout semble si solide et stable…

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