Au début du XIIe siècle, des moines venus de l’abbaye de Cîteaux (Bourgogne) s’installent dans la forêt de Silvalonga, entre Blois et Châteaudun, pour fonder l’abbaye de l’Aumône, dite le « Petit Cîteaux »,. Les chartes de 1121 et 1142 éclairent les conditions de cette implantation et les enjeux juridiques de cette implantation occupant une place singulière dans l’histoire cistercienne, entre certitudes documentaires et zones d’ombre.
Citeaux II au XIIe siècle - gravure
Le tracé en rouge représente le tracé de la donation de 10 km2 dans la forêt de Silvalonga. Voir encadré ci-contre.
Neuf siècles nous séparent de l’arrivée, dans la deuxième décennie du XIIe siècle, d’une colonie de moines issus du « Nouveau Monastère », futur Cîteaux. Ils gagnent une vaste clairière de la forêt de Silvalonga, à une trentaine de kilomètres au nord de Blois, avec l’objectif d’y établir une abbaye : Sainte-Marie de l’Aumône.
Dès l’origine, le lien avec la maison-mère bourguignonne est direct. L’Aumône figure parmi les toutes premières fondations directement issues de Cîteaux, ce qui lui confère un statut particulier dans l’expansion précoce de l’ordre cistercien. À cette époque, l’abbé Étienne Harding, troisième abbé de Cîteaux (en charge depuis 1108), entretient des relations étroite avec Thibaut IV de Blois, comte de Blois et du Dunois, propriétaire de la forêt concernée.
Le choix du site s’explique ainsi par une conjonction d’intérêts spirituels et seigneuriaux. Le comte, dont la famille est liée à la Champagne, dispose d’un vaste alleu forestier propice à l’idéal cistercien : isolement, mise en valeur agricole et autonomie économique. L’implantation résulte donc d’un accord entre pouvoir monastique et pouvoir comtal, dans une logique de donation foncière structurée juridiquement.
La compréhension de cette fondation repose principalement sur deux chartes. Une charte, au XIIe siècle, est un acte juridique rédigé en latin, produit en plusieurs exemplaires, signé par le donateur, le bénéficiaire et des témoins. Elle fixe avec précision la nature du bien cédé, ses limites et les droits attachés. Conservées dans des cartulaires, ces pièces assurent la sécurité juridique des établissements religieux.
La première charte de donation, probablement antérieure à 1121, est aujourd’hui perdue. Toutefois, une charte datée de 1121 [Cf. encadré en base de page], conservée dans le cartulaire de Bourg-Moyen, atteste qu’un monastère est déjà construit dans la forêt dite Silvalonga. Elle règle un litige opposant les moines de l’Aumône aux chanoines de Saint-Calais du château de Blois. Le texte mentionne explicitement la présence du monastère « où est construit le cénobium » et situe l’acte sous le pontificat de Calixte II. Les éléments chronologiques concordent : la date 1121 de cette charte est jugée fiable. On peut donc affirmer que lors de sa signature, une communauté monastique est déjà installée et reconnue. Le premier abbé, Ulric, n’est pas mentionné dans la charte de 1121, mais une bulle pontificale du 18 février 1136, émise par Innocent II, confirme la fondation du monastère et désigne explicitement « Ulrico, abbati de Helemosina ». Cette bulle protège la communauté, notamment en l’exemptant de dîmes sur ses terres, selon la formule habituelle accordée aux cisterciens vivant des aumônes des fidèles.
La charte de 1142 [Cf. encadré dans la page “Afflux des donations”] constitue un jalon essentiel. À l’initiative de Thibaut IV, elle confirme et étend la donation initiale. Le comte y affirme avoir fondé, dans son propre alleu, l’abbaye de l’Aumône, à la demande d’Étienne Harding, qui y aurait conduit une communauté avec son abbé. Il insiste sur la nécessité du « calme » pour la vie monastique et précise avoir fait borner les terres afin de prémunir les moines contre les « agitations séculières ».
L’acte ne se contente pas de confirmer : il élargit les limites foncières et sécurise la possession des biens acquis ou à acquérir. L’emploi de l’adverbe « désormais » suggère une volonté de lever toute ambiguïté juridique antérieure. Il est possible que la première donation ait été jugée imprécise ou conditionnée ; la prospérité croissante de l’Aumône rendait indispensable une clarification définitive des droits de propriété au bénéfice des cisterciens.
En 1142, Étienne Harding est mort depuis huit ans et Thibaut, vieillissant, manifeste ainsi son attachement à l’abbaye qu’il a favorisée. Ses successeurs poursuivront cette politique de confirmations successives, consolidant la sécurité patrimoniale de l’établissement.
Indirectement, la charte de 1121 prouve l’existence effective du monastère antérieurement à cette date, impliquant une première donation, aujourd’hui perdue. Celle de 1142 confirme et étend cette donation initiale. L’Ordre cistercien retient 1121 comme date officielle de fondation. Toutefois, cette date correspond à un acte déclaratif produisant effet de droit, et non nécessairement à l’arrivée des premiers moines qui est généralement antérieur. La distinction entre implantation, donation et fondation institutionnelle, souvent brouillée dans des écrits postérieurs à 1790, explique les confusions chronologiques. Prudemment, il est possible de conclure que l’installation effective des moines précède 1121, sans pouvoir en fixer l’année exacte avec certitude. Nous reviendrons sur cette question dans d’autres chapitres.
Une charte de 1121 éclairante
Cette charte est éclairante à plus d’un titre. Le litige qu’elle règle entre les chanoines de Saint-Calais de Blois et les moines de l’Aumône n’est pas le plus important sur le plan historique. On parle ici d’un « monastère construit » à cette date dans la forêt appelée Silvalonia. Cela ne signifie pas que sa construction d’ensemble soit terminée , mais que les moines sont installés depuis déjà quelque temps au moins dans un monastère primitif. On note également que c’est l’abbé de Cîteaux, Etienne Harding, qui règle le litige directement avec Thibaut, le comte de Blois. Du reste, une autre charte en date de 1120, mentionnée dans plusieurs écrits dont nous ne disposons pas à ce jour, évoque aussi un monastère construit.
Le texte intégral de cette charte ci-dessous est une traduction de son original en latin médiéval.
« Aux présents et futurs, l'Église Sainte Mère fait savoir par cette charte à ses fils que les chanoines de Saint-Calais de Blois, avec le consentement et la volonté du vénérable Geoffroy, évêque de Chartres, et à la demande du seigneur Thibaud, comte palatin, et d'Étienne, abbé du monastère de Cîteaux, ont concédé aux moines de Sainte-Marie de l'Aumône toute la dîme de deux charrues dans la forêt appelée Silvalonia, où ce monastère est construit (“in qua illud est constructum cenobium”), et la dîme de tous leurs troupeaux et la dîme du panage de leurs porcs, en outre aussi la dîme des vignes, des jardins, des jeunes arbres, à l'exception de la dîme de la terre de deux charrues, c'est-à-dire tout ce qui appartient à la dîme. Ces bénéfices, les chanoines les ont donnés volontairement et de bon cœur à ces moines pour la rédemption de leurs âmes et de celles de tous leurs parents. Que si ces moines dans la forêt susdite ont plus de terre qu'il n'en faut pour l'œuvre de deux charrues et qu'ils veulent cultiver cette terre ou qu'ils accueillent des paysans dans cette forêt pour y habiter, ou si des paysans quelconques défrichaient la terre de cette forêt avec la permission des moines, non pas pour leur œuvre, mais pour leurs propres usages, ou si les moines accueillaient dans cette même forêt des porcs ou d'autres bêtes d'autres hommes pour les garder, les chanoines susdits posséderont librement la dîme de tout cela. Mais les bêtes de la famille des moines, si elles sont dans cette forêt, seront exemptes de toute dîme.
C'est pourquoi le comte Thibaud, charmé par la largesse et la bienveillance des chanoines susdits envers les moines de Sainte-Marie, et très réjoui et apaisé par la demande du seigneur Étienne, abbé de Cîteaux, au temps où ces choses furent faites, loua, aux chanoines susdits, les revenus que son prédécesseur Odon, comte, et son aïeule Ermengarde leur avaient donnés, à savoir huit muids de vin pour lesquels trente sous seraient désormais versés, et d'autre part quarante sous de la monnaie de Blois ; ces revenus, soit cinquante sous, n'ayant pas été versés aux chanoines pendant un certain temps à cause de la guerre que ce comte avait longtemps menée, ou à cause de la négligence de ses ministres, ou à cause d'autres causes ; à cette époque, le comte susdit établit, en confirmant, que chaque année, dans les huit jours de la divine Nativité, ils seraient versés sans contradiction à l'église de Saint-Calais depuis sa douane, et il authentifia la charte de ces revenus par le témoignage de son sceau. » Et voici les témoins : Thibaud, comte, André de Baudement, Hugues de Château-Thierry, Geoffroy Borel et Asco son frère, Arnoul prévôt, Renaud de la Fontaine. Du côté des clercs : Guibert chapelain, Garin Diable, Guarin prêtre, Enoch. De plus, il a été concédé et confirmé par le comte et les chanoines susdits que si par la suite celui-ci ou un autre comte de Blois causait quelque dommage ou violence à ces revenus susdits, ils n'exigeraient rien des moines résidant au monastère de l'Aumône.
Fait à Blois l'an de l'Incarnation du Seigneur 1121, le siège apostolique étant présidé par le pape Calixte II, le roi des Francs Louis, le comte de Blois Thibaut, fils du comte Étienne .»
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