Dès l’origine, les cisterciens ont méthodiquement implanté leurs abbayes selon des plans-types et des règles strictes, alliant pragmatisme et spiritualité. Leur architecture, marquée par le chevet plat, l’orientation précise, et une recherche d’harmonie proportionnelle, reflète une synthèse remarquable entre innovation technique, héritage antique et idéal monastique. Chaque détail, du choix du site à la dernière pierre, était pensé pour servir la contemplation et l’efficacité communautaire.
On raconte que, dans les premiers temps de l’Ordre, l’abbé d’une future implantation, accompagné de douze moines – six « spirituels » et six « techniques » –, arrivait sur les lieux pressentis avec des plans types et les “consuetudines”, consignes de base rédigées par l’abbaye mère. Ces documents fixaient non seulement les exigences des règles communautaires, mais aussi les dimensions (en plan et élévation) et les positions relatives des futures constructions. Cette étape n’était franchie qu’après une première expédition de moines revenus avec un rapport favorable sur la topographie, l’hydrographie, l’accessibilité et le voisinage, éléments impérativement pris en compte. Les moines n’improvisaient pas : ils tenaient compte des réalités du terrain, des moyens alloués et des besoins humains pour accomplir leur mission.
Dès leur arrivée, la colonie installait des locaux et lieux de prière provisoires en bois, préparant la venue de renforts depuis Cîteaux. On ne s’attardera pas ici sur les tout premiers temps, les sources crédibles étant trop minces pour décrire le monastère primitif en bois ou celui en pierre ayant précédé l’ultime version, d’une conception typiquement gothique.
Le plan cistercien que nous abordons ici concerne cette dernière abbaye élevée entre la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle. Pour en saisir l’essentiel, une vue en perspective aérienne s’impose. Orientée vers le nord-nord/est, elle révèle une partie du mur d’enceinte, dit Grande clôture, en haut de l’image. De gauche à droite, on distingue la chapelle, la pièce d’eau (élevage d’alevins et pêcherie), le pont qui la surplombe (toujours en place aujourd’hui), la porterie tangente au mur et ouvrant un passage dans l’axe du pont, puis un nouveau mur, adossé perpendiculairement à la Grande clôture : c’est la petite clôture. Elle comprend un bâtiment de style bourguignon, l’hôtellerie, jusqu’au début du XVIe siècle (elle sera destinée à l’abbé commendataire - cf. un chapitre plus loin. À proximité, la boulangerie et un moulin (dont les traces subsistent, bien que les constructions aient disparu en surface). Un colombier, dessiné au sud-ouest dans l’axe de l’aile du cloître opposé à l’abbatiale, présentait des corniches identiques à celles de l’hôtellerie, mais fut transformé en carrière de pierres dans les années 1970.
Au cœur de cet aménagement, l’abbaye. Son église, orientée nord-est/sud-ouest comme la cathédrale de Chartres, ne comporte pas de clocher, mais un clocheton au-dessus du portail d’entrée. Un minaret, adossé à gauche de la façade, est décrit comme ruiné au XIXe siècle. Il apparaît en arrière-plan d’un dessin colorié de l’époque, en arrière-plan de la Maison conventuelle construite à partir de 1701 à l’emplacement de l’aile nord-est du monastère médiéval, déjà en ruine.
Vers la fin du XIe siècle, alors que domine encore le style roman, les bâtisseurs cherchent à amener plus de lumière dans les édifices. La voûte en plein cintre, héritée des Romains, engendre des poussées latérales nécessitant des murs épais. Au début du XIIe siècle, une innovation majeure émerge : l’art ogival, avec ses croisées d’ogives. La technique consiste à croiser deux arcs bloqués au sommet par une clé de voûte, permettant de reporter les poussées sur des arcs-boutants. Les murs s’amincissent, voire disparaissent au profit de grandesouvertures lumineuses.
Cette période est aussi marquée par la redécouverte des auteurs antiques, notamment via le monde arabisant et l’Espagne, et par l’adoption du pied royal comme unité de mesure, en résonance avec les principes de proportion harmonique. Bernard de Clairvaux résume cette vision : « Qu’est-ce que Dieu ? Il est longueur, largeur, hauteur et profondeur. » Une formulation reprise de l’expression hellénique de Pythagore pour qui « le nombre est harmonie, ordre et mesure ». Expression reprise par Augustin pour qui Dieu a ordonné le monde selon numerus, pondus et mensura (nombre, poids et mesure). Le Moyen Âge reprend donc à son compte cette formulation antique de la proportio pythagoricienne comme un principe métaphysique sacré, mais n’a pas retenu le principe grec de métamorphose…
Les bâtisseurs cisterciens, comme ceux du Petit Cîteaux, adoptent le chevet plat, caractéristique des premières abbatiales cisterciennes (Cour Dieu, Le Landais, Boquen, Fontenay, etc.).
Les carnets de Villard de Honnecourt, maître d’œuvre du XIIIe siècle, révèlent quelques “secrets” des bâtisseurs. Son croquis d’une « église carrée » pour l’ordre de Cîteaux montre l’application des principes antiques de proportion harmonique, définis comme une « arithmologie symbolique et sacrée » cf. croquis dans le chapitre précédent.
Les cisterciens distinguent “proportio” (harmonie des mesures) et “symmetria” (symétrie-miroir), cette dernière étant secondaire. Pour eux, comme pour les Grecs, la beauté nait de rapports mathématiques, non de la répétition. Les architectes gothiques développent ainsi des voûtes ogivales et des formes dynamiques, baignant dans un monde d’idées renaissantes après les peurs de l’An Mil.
Leur esthétique, sobre et fonctionnelle, bannit fioritures, couleurs chatoyantes et chapiteaux fantasques. Tout est conçu pour inviter le moine à la contemplation, dans des espaces où lignes épurées et proportions harmonieuses reflètent l’état d’esprit des premiers cisterciens. Cette rigueur, volontaire ou non, a fait des moines blancs des acteurs majeurs des mutations médiévales, associant innovation technique et quête spirituelle.
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Toujours est-il que, dans le cours de ce premier siècle d’établissement de l’abbaye – vers la fin des années onze cent –, les moines décident de bâtir une nouvelle abbatiale et un nouveau cloître.
L’ensemble est achevé vers 1220-1230. Elle est en partie ou totalité financée par des dons. Le manuscrit Péan-Rousseau indique que la nouvelle construction s’est faite “sur l’emplacement de la première”. Il indique qu’elle était “grande et belle, construite dans le genre gothique”. La qualité “gothique”, on l’a vu plus haut, est confirmée par les pierres taillées préservées et identifiées, l’architecture des bâtis encore en place et celle du pont.
Les dimensions annoncées semblent cohérentes avec les canons de l’architecture évoqués dans le chapitre précédent. Mais nous ne connaissons pas le contexte de ces prises de mesures (intra-muros ou extra-muros ?). Les plans établis fin du XVIIIe, début du XIXe sont brouillés par la présence des bâtis du début du XVIIIe et notamment la maison conventuelle qui a depuis été déconstruite au XIXe siècle pour alimenter un four à chaux.
Pour la reconstitution du plan de ce cloître gothique, nous avons pris en compte la réalité du terrain, les écrits à disposition, et procédé à une étude comparative des données propres aux abbayes cisterciennes historiquement proches.
Les bâtis qui demeurent ont traversé les siècles sans trop de dégâts majeurs, même si des transformations nombreuses ont eu lieu notamment au niveau des ouvertures pour les adapter à de nouveaux styles ou fonctions.
Cette architecture, née d’une méthodologie rigoureuse et d’une recherche d’harmonie, incarne une synthèse lumineuse entre pragmatisme et idéal. Chaque abbaye, fruit d’une planification exhaustive et d’un savoir-faire transmis, demeure un témoignage de l’alliance entre l’homme, la pierre et la spiritualité.
Lorsqu’au début du XIIIe siècle, ce cloître renait totalement transformé, on peut imaginer l’éblouissement des visiteurs privilégiés qui le découvrent. Personne à ce moment-là ne peut se douter que l’abbaye est à son apogée.
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