De l’étude, longue, complexe et comprenant encore de gros points d’interrogation, des matériaux à notre disposition, il ressort une conviction sans preuve absolue que l’ultime monastère bâti était de style gothique.
Tout semble établir qu’il y a eu, à l’instar du Grand Cîteaux, trois phases : une église en bois provisoire pour les tout premiers temps, puis une abbatiale en pierre de la taille d’une grosse chapelle. Quand l’Église primitive deviendra trop étroite, la communauté attaquera la reconstruction d’une abbaye à l’image de nombre de celles déjà levées. Tout porte à concevoir qu’elle sera construite selon les canons gothiques, pour un chantier démarrant au plus tôt à la fin du XIIe siècle, pour se clore avant le milieu du siècle suivant.
De quels matériaux disposons-nous ? De données palpables (lapidaire, ruines, traces diverses de bâtis, constructions encore en place ou détruites voici moins d’un siècle) ou de données écrites, propres au lieu, ou bien encore de données historiques, archéologiques et actuelles, soit générales, soit spécifiques à des lieux visités et étudiés qui ont été en rapport étroit avec le Petit Cîteaux.
Combien de temps durait pareil chantier ? Une fourchette raisonnable indique un laps de temps de vingt à quarante ans. Cela dépendait essentiellement de deux facteurs : la dynamique propre à la nouvelle communauté, associée à sa capacité à mobiliser des dons.
À quelle période précise aura été entreprise et menée à bonne fin ce chantier ? Répondre à cette question est délicat. Nous ne disposons pas de source écrite directe sur ce sujet. De plus, une date de consécration d’abbatiale n’est pas en soi une date où l’on peut estimer que l’ensemble des bâtiments claustraux est achevé.
Quant aux notes ou textes écrits de la fin du XVIIIe à la fin du XIXe siècle, il est sage de relativiser leur portée. Et cela pour plusieurs raisons. Ces textes reposent sur des dessins de plans au sol de plus ou moins bonne qualité. Ils ont été élaborés quelque temps avant la Révolution – moment où la communauté était très affaiblie –, ou au XIXe siècle, alors que l’abbaye avait été vendue, que les propriétaires se succédaient, et que les fours à chaux s’activaient. Des écrits qui peuvent les accompagner, il ressort des appréciations ou notations d’auteurs révélant des connaissances historiques sur le plan architectural plutôt approximatives. L’âge classique était passé par là, et l’art barbare, ainsi qu’étaient qualifiés le roman ou le gothique, était peu étudié, quand il n’était pas rasé à partir du XVIIe siècle.
Néanmoins, ces tracés nous ont été utiles pour tenter d’y voir clair dans ce brouillard de l’Histoire. Globalement le positionnement des bâtiments laisse une empreinte permettant une reconstitution du plan du monastère au 12-13e siècle.
Si l’abbatiale et le cloître ont disparu, excepté un pan de mur du réfectoire, nous avons par contre à notre disposition des constructions de différentes périodes. De même, nous disposons d’un lapidaire précieux pour identifier le style architectural, le décor et les dimensions.
Ainsi, en est-il du support d’une grande ouverture à deux vitraux oblongs et ogivaux dans la partie supérieure avec au sommet un oculus en trilobe (trèfle). Cf. encadré ci-dessous. D’autres pierres taillées fournissent des indications sur les petites et grandes colonnes, sur les chapiteaux, sur des encadrements de portail ou d’ouvrants, sur les pavements, sur des carrelages à motifs ou des briques vernissées de couleur verte à usage décoratif, soulignant notamment les corniches.
Les formes sculptées sont typiquement cisterciennes par leur finesse et simplicité. De larges et puissants intrados, soutenant probablement les voûtes de l’abbatiale, sont ornés sur les parties extérieures de nervures en boudins lisses de 12 cm de diamètre, absorbent les poussées, tout en atteignant un maximum de flexibilité ; les trumeaux sont de forme identique ; les voussoirs portant les croisées ogivales sont de forme ellipsoïdale (olive). Des colonnes rondes sans décoration, amputées d’un cinquième, étaient probablement destinées à être engagées dans de massives piles carrées. Compte tenu de la courbure au niveau de la clé de massifs voussoirs, on peut en déduire que les voutes étaient ogivales. La face extérieure des épaisses corniches soutenant la charpente était surtaillée en quart de rond cave. Notez enfin que les bâtiments étaient couverts de grandes tuiles plates d’argile (il y a des traces d’une tuilerie en forêt et un lieu-dit La Tuilerie) en lisière.
La pierre calcaire de couleur gris-beige très clair est parmi les plus dures. Si elle est délicate à tailler, elle est idéale pour tenir dans le temps, et l’on ne peut être qu’effaré par le comportement de ceux qui se sont ingéniés à mettre à bas cette abbaye depuis la guerre de Cent Ans jusqu’au crépuscule du XIXe siècle. On ne peut que penser à l’énergie consacrée au XIIe et XIIIe siècle pour le transport de ces milliers de tonnes de pierres.
Cet ensemble est caractéristique d’un style très épuré de type gothique. À l’abbaye du Landais – fille du Petit Cîteaux dans le Berry (1129) très endommagée –, nous retrouvons des éléments de formes, tailles et dimensions très similaires, mais avec une pierre d’une dureté moindre.
Un oculus en trilobe ou trèfle
Au départ, nous avions un bloc taille à la forme sophistiquée - Cf photo contre. Nous avons pu en prendre des clichés et procéder à des mesures. Nous ne le regrettons pas, d’autant que le propriétaire vendant sa maison l’emportait avec ses meubles ; une bien curieuse manière de respecter le patrimoine.
Les dimensions de cette pierre taillée sont impressionnantes : ce triangle complexe tient dans un carré virtuel de 1,16 m de côté. Son épaisseur est de 44,5 cm, soit environ un tiers de l’épaisseur du mur porteur (dimension de quatre pieds constatée sur le mur du réfectoire). Une ouverture en forme de polygone à la courbure des deux anneaux de base du trilobe.
Après de multiples recherches documentaires et essais de tracés, nous avons identifié le type d’ouvrant qui comprenait ce bloc de pierre taillée singulier. Il supportait une figure dite du trèfle ou encore dénommée trilobe. Le schéma 2 illustre le placement de cette pierre taillée. Cette pierre supportait la charge de l’oculus et la transmet à la colonne séparant les deux vitraux oblongs. Ce bloc opérait donc à la fois comme une clé et un système de décharge.
Compte tenu des mesures précises de la pierre, nous pouvons évaluer celle de l’ouverture : environ 3,2 m de large par une hauteur pouvant être de l’ordre 5,2 m. Autant dire qu’on ne place pas pareil châssis n’importe où ni dans n’importe quel édifice. Nous imaginons un placement en hauteur au niveau de chaque travée du réfectoire ou de la nef de l’abbatiale.
Nous pouvons observer actuellement ce style d’ouverture à Cîteaux (Bourgogne) au deuxième étage de la bibliothèque, un bâtiment restauré récemment. Là, le sommet de la verrière est un simple oculus au lieu d’un trilobe, et sa taille est sensiblement plus petite, mais le principe général du tracé est le même.
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